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Yade : "le sort des chrétiens en pays musulman doit être débattu"

lundi 20 avril 2009


Visiter CHRETIENS EN RESEAU

"Le sort des chrétiens en pays musulman doit être débattu", affirme Rama Yade, secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires étrangères, chargée des affaires étrangères et des droits de l’Homme. Elle cite notamment le cas d’une une jeune Algérienne jugée dans son pays pour s’être convertie au christianisme.

Et si on parlait des Chrétiens d’Irak

La situation en Irak est très grave. Elle empire inexorablement pour tous. Mais la situation des chrétiens en Irak est encore plus grave. C’est la violence qui, à vue d’œil, est en train de dévorer tout et tous, notamment dans le grand Baghdad et le centre du pays, le grand Mossoul, le grand Kirkuk et le grand Bassora. Une violence aux racines anthropologiques profondes, légitimée par une certaine religion, idéologisée et instrumentalisée, qui la justifie et la sacralise, exacerbée par l’occupation et ses séquelles. Aucune solution ne paraît encore à l’horizon.

En réalité, l’État de droit, annoncé comme démocratique, n’a pas été construit. Les mini-états des milices et des alliances ethnico-confessionnelles rongent l’État actuel, neutralisé par les conflits internes à la coalition gouvernementale. La nouvelle constitution, saluée comme une réalisation démocratique, renferme de nombreuses contradictions, porteuses de germes de conflits à l’infini. La réconciliation, érigée en programme de gouvernement, est noyée quotidiennement dans les mares de sang des nettoyages ethnico-confessionnels et des voitures piégées.

Dans ce cercle vicieux où l’Irak s’est enfermé, la minorité chrétienne est un anneau très faible du chaînon national. Elle subit directement ou indirectement les retombées de la situation générale. Elle est en train de disparaître. Même le Nord, jouissant aujourd’hui de sécurité et de prospérité, où beaucoup de chrétiens se retrouvent dans leurs villages séculaires ou se replient pour trouver refuge, semble une étape avant le grand départ rêvé. Une rupture profonde s’est accomplie entre eux et leur pays, eux et leur peuple.

Des centaines de milliers de chrétiens ont perdu leurs biens, leur sécurité et leurs racines et se sont lancés sur les voies incertaines de l’exil pour échapper à cette insurmontable inégalité qui plonge ses racines dans les structures primaires du tribalisme originel et se légitime dans la culture religieuse dominante. Sans diminuer l’impact de la guerre et de l’occupation, des politiques régionales et internationales, des mutations socio-économiques et culturelles, qui peuvent agir comme des facteurs stimulants ou aggravants, il me semble qu’au-delà de sa pointe, l’iceberg irakien reste sous l’influence des deux phénomènes déjà évoqués.

Dans cette inacceptation de l’autre, le chrétien irakien devient malgré lui comme le serviteur souffrant d’Esaïe (Esaïe 53,2-12).

Les chrétiens lisent ce texte comme une prophétie sur la passion et la mort du Christ. Ils y méditent la rédemption qu’opère Celui qui prend sur lui le mal du monde. Je l’ai cité simplement pour mettre plus en relief l’expérience exemplaire du chrétien irakien aujourd’hui.

Dans sa passion, dans sa mort, dans son exil, dans ses humiliations, dans son altérité refusée, méprisée, éliminée, sont présents tous les Irakiens. Il n’y a pas que les chrétiens qui souffrent, meurent et sont déracinés. Le pourcentage des chrétiens dans le million cinq cent mille personnes déplacées à l’intérieur de l’Irak, victimes des épurations ethnico-confessionnelles de ces deux dernières années, est relativement minime. Il l’est aussi parmi les dizaines de corps décapités et mutilés que l’on découvre aux coins des rues, dans les décharges ou même dans les eaux du Tigre. Il l’est encore parmi les victimes innocentes des voitures piégées, des kamikazes ceinturés d’explosifs, des obus de mortier et des fusées. Néanmoins il est trop important par rapport à la minorité chrétienne, non seulement numériquement mais aussi psychologiquement : la psychose que ces mouvements laissent derrière eux est immense.

En tout état de cause, tous ceux que le fondamentalisme honnit se retrouvent dans la passion des chrétiens d’Irak qui devient le signe éloquent du refus de l’altérité. En comprenant cette dimension " sacramentelle " de la présence chrétienne en Irak, on saisit la perversion du fondamentalisme qui déclare infidèle tous les autres qu’il cherche à éliminer : les soufis eux-mêmes, soupçonnés d’être épaulés par la " coalition des croisés et des sionistes ", sont infidèles parce qu’ils croient au monisme, au panthéisme, à la réincarnation, et qu’ils suivent des lois « qui leur sont apparues dans des rêves nocturnes, des rêvasseries, en toute conscience ou sous l’effet de l’inspiration, et d’autres façons trompeuses. » Les musulmans rationalistes parce qu’ils divulguent un Islam ouvert et de coexistence. D’ailleurs le dialogue interreligieux est condamné comme une tentative d’assimilation des religions.

Une seule chance est laissée aux infidèles pour vivre dans le Dar el Islam, c’est d’accepter de vivre en Dhimmis, dans l’attente qu’ils disparaissent par eux-mêmes ou par la volonté d’Allah à l’exemple des peuples de Noé, d’Aad, de Thamoud et de Pharaon qui, selon le Coran, ont rejeté le message d’Allah et ont, en conséquence, été annihilés.

Ce qui est dangereux, c’est que Dieu, pour les fondamentalistes, a décrété l’annihilation de l’autre, jugé comme infidèle. Le fondamentaliste est en train d’exécuter un ordre divin.

Le dialogue islamo-chrétien inhibé

Les heures glorieuses de la coexistence islamo-chrétienne en Irak appartiennent désormais à l’histoire. Une histoire qu’il faut revisiter. En réalité, la convivialité islamo-chrétienne souffre, depuis le début, de ce que j’appelle, par analogie avec la théologie chrétienne, d’un « péché originel ». Ce dernier est d’autant plus indéracinable qu’il est ignoré ou nié. Il consiste d’abord dans l’inégalité fondamentale, insurmontable, entre le croyant et les autres, y compris les Gens du Livre. Cette même inégalité s’enracine dans des ensembles humains structurés tribalement, donc verticalement, où la personne comme liberté n’émerge pas.

Ce « péché originel » traverse les âges. Il s’est plus ou moins étiolé en fonction des temps, des régimes ou de la volonté du prince mais n’a jamais disparu. La convivialité, tant vantée par le passé, est mise aujourd’hui à très rude épreuve. Elle n’est pas morte, mais elle n’en est pas moins mortellement blessée. Les enlèvements, les assassinats, les avanies, l’attaque aux voitures piégées des églises et des assemblées dominicales, les nettoyages ethnico-confessionnels, s’ils n’ont pas réussi à la supprimer complètement, ont malgré tout tué la confiance et réveillé une mémoire historique souvent blessée et humiliée. Les chrétiens sont aujourd’hui habités par la peur et ne rêvent que de partir pour des lieux plus sûrs, tout en sachant qu’ils seront des lieux difficiles pour leur survie.

C’est dire que le dialogue islamo-chrétien est aujourd’hui inhibé. Il n’est pas mort, puisqu’il continue d’une façon ou d’une autre au niveau de la vie dans les endroits qui échappent à l’emprise fondamentaliste. Mais son élan est tronqué. Sa substance s’est vidée. À l’exemple de la réconciliation dont l’actuel gouvernement a fait son programme et sa priorité : elle a achoppé sur les mêmes écueils. S’épuisant dans la recherche de compromis au niveau du partage politique du pouvoir, de la division économique des ressources, de la distribution des postes dans la fonction publique, la quête de la réconciliation a été incapable de revisiter l’histoire intercommunautaire conflictuelle et la mémoire collective qui en est née, la donne religieuse elle-même et l’héritage culturel qui l’exprime et l’incarne.

En l’absence d’une culture de convivialité, d’une anthropologie de la personne et d’une dynamique d’interaction entre communauté et personne, coexistence et tolérance ne sont plus que des concepts vides. Dépendante de la volonté du prince et non enracinée dans la culture, jamais consacrée dans des lois permanentes, la convivialité a été rapidement victime des revanches et des mécanismes compensatoires.

Trop frustrée, la société irakienne ne peut plus échapper à l’accumulation de conflits jamais résolus mais toujours inhibés. Les relations entre chrétiens et musulmans en pâtissent aujourd’hui. Leurs dérives actuelles reposent la problématique de la citoyenneté, de la liberté, de l’égalité. Elles soulèvent la vraie question de la modernité, celle de l’inculturation de ces valeurs devenues universelles.

La reconstruction souhaitée

Malgré l’espoir difficile que ces pages exhalent, je voudrais terminer sur une note positive. Je voudrais renouveler devant vous ma foi que la reconstruction est encore possible. Mais la violence ne pourra pas l’engendrer. Les compromis politiques à moyen terme seront toujours insuffisants pour la réaliser. Les intérêts prioritairement économiques risquent fort de l’étouffer.

Reconstruire l’Irak, c’est revisiter la culture pour réinventer la personne, la liberté et la différence. C’est donc revoir la religion pour la libérer de sa tentation prométhéenne d’ancrer et de perpétuer son emprise sur le politique et, à travers le politique, sur tous les rapports sociaux, les normes et les valeurs de la convivialité et ce aux dépens des droits de l’homme, de sa raison et de sa liberté.

C’est une tâche impossible sans le concours de l’intelligentsia irakienne, arabo-islamique et même occidentale. C’est aussi l’aide que l’Europe politique, si proche, si impliquée, si menacée par tous les foyers effervescents du Proche et du Moyen Orient, peut et doit offrir.

Un Irak homogénéisé par les fondamentalistes, dans la violence et dans l’élimination de l’altérité, est un danger pour lui-même d’abord, mais aussi pour ses voisins comme pour ses partenaires, proches et lointains.

Aloys Evina (Paris) & Jean Sleiman (Baghdad)

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