Les bureaux de vote ont ouvert les portes dimanche matin au Liban où le général Michel Aoun et Samir Geagea, deux leaders politiques chrétiens, se disputent les voix des électeurs.

Durant une conférence, organisée par la Marine Nationale, à Marseille, sur la « Question d’Orient vue par les Arabes », on me posa cette question relative au Liban et à ses chrétiens : « Que pensez-vous de l’accord entre le général Aoun et le Hezbollah ? »
De retour à Paris, le 27 mars 2009, je ne fus pas étonné de lire la polémique, dans le journal libanais, L’Orient-Le Jour, entre les partisans du Courant Patriotique Libre (Aoun) et les autres partis chrétiens, se disant indépendantistes et proches du parti de « Cheikh » Saad Hariri, ayant hérité de son père ce titre nobiliaire saoudien.
Le Liban étant un pays où le partage du pouvoir est communautaire et confessionnel et la polémique se passant entre partis chrétiens libanais, nous allons essayer de les départager suivant le double intérêt des chrétiens libanais et du Liban.
Pour ce faire, nous sommes obligés de revenir d’abord à l’histoire.
A) Le Coran, Livre saint musulman, a été compilé et écrit sous la direction du calife Othman qui a réuni les versets que, selon l’Islam, le prophète Mahomet a reçus de Dieu à la Mecque (les versets spirituels) et à Médine (les versets temporels, administratifs, politiques et militaires), suivant leur taille et non leur date. Un de mes amis musulmans m’expliqua que le gendre du Prophète, Ali, reprocha au calife Othman, l’introduction dans le Coran écrit, des versets temporels, arguant que cela allait affaiblir à l’avenir le message spirituel de l’islam. Mais le calife Othman, chef politique autant que religieux, aurait voulu garder ces versets temporels, pour donner à ses décisions un appui divin indiscutable et renforcer ainsi son pouvoir.
Plus tard, la scission se fit entre les sunnites, dirigés par les califes et les chiites partisans des descendants d’Ali. Les différentes interprétations du Coran, devenant dangereuses pour l’unité de l’islam et pour le pouvoir temporel, un calife du Moyen-âge décida de fermer la porte à l’interprétation du Coran, rendue ainsi immuable et limitée à la compréhension des chefs religieux de ce temps-là. Comme, après la débâcle de l’Empire Ottoman, il n’y a plus de califes, l’islam sunnite n’a plus un chef religieux unique pour lui permettre d’ouvrir de nouveau la porte à l’interprétation.
Les chiites, au contraire, ont gardé la porte ouverte à l’interprétation. Le Coran peut ainsi être interprété et expliqué, par les théologiens chiites, suivant les circonstances du monde moderne et l’évolution de la pensée et de la compréhension humaines des temps nouveaux.
B) Les sunnites, ayant gouverné les pays musulmans, ils ont tendance à être très conservateurs, tandis que les chiites qui, sous les sultans ottomans, ont été plus opprimés que les chrétiens mêmes, auraient plutôt tendance à être plus libéraux.
Lorsque la France, puissance mandataire a voulu séparer le Liban de la Syrie, sunnite à 85%, ce furent les sunnites libanais qui protestèrent et, durant des années, voulurent toujours retourner sous le giron syrien, à tel point que, lorsque les Palestiniens, à plus de 90% sunnites, se soulevèrent contre l’Etat libanais en 1975, ils furent appuyés par la communauté sunnite libanaise, contre son propre gouvernement. Les Palestiniens étaient considérés alors, par les sunnites libanais, comme « leur » armée, qui se battait contre l’armée libanaise, à laquelle ils donnèrent le qualificatif de « l’armée des Maronites ». Ce qui provoqua des guerres confessionnelles de plus de trente ans.
Le Liban se divisa et les milices chrétiennes, Forces Libanaises, Phalangistes et Ahrar de Chamoun, s’allièrent aux Israéliens, tandis que les forces palestino-progressistes, composées surtout de sunnites, s’allièrent aux Syriens et demandèrent leur intervention.
Finalement, en 1990, les députés libanais furent mandés à Taëf, en Arabie saoudite, avec directives et menaces, sous l’égide du roi d’Arabie saoudite, représenté par Cheikh (titre de noblesse saoudien) Rafik Hariri. On leur fit comprendre, sous la menace de la reprise des combats, que la seule sortie de crise acceptable était un changement de constitution qui enlevait les pouvoirs du président de la République. Ces pouvoirs étaient pratiquement donnés au Président du Conseil sunnite , sous la protection de l’armée syrienne transformée, par la suite, en armée d’occupation. Le Président du conseil sunnite s’avéra rapidement être le regretté Cheikh Rafic Hariri, sujet de l’Arabie saoudite.
Durant quinze ans (1990-2005), les sunnites étaient très heureux de l’occupation syrienne qui permettait à « leur » Président du Conseil de gouverner et d’endetter le Liban, à sa guise, pour leur plus grand bien et celui de leurs dirigeants. Tant que le vice-président sunnite syrien Abdel Halim Khaddam était responsable des affaires libanaises et appuyait de toutes ses forces le Premier Ministre sunnite libanais, qui le lui rendait en avantages sonnants et trébuchants, les chefs et le peuple sunnites libanais, ainsi que leurs protégés politiques chrétiens et druzes profitaient avec délices de la manne syrienne et de la protection de son armée.
Entre-temps, le seul courant libanais indépendantiste était celui du général Michel Aoun, forcé de partir en exil en France, un exil où il n’avait pas le droit d’ouvrir la bouche de peur qu’il ne dérange les intérêts des amis français très intéressés du Président du Conseil Rafic Hariri.
Malheureusement, tout a une fin et Monsieur Hariri perdit ses amis syriens en plus de sa vie. Du coup, tous les prosyriens, reconnaissant l’affaiblissement international de la Syrie, changèrent de camp et devinrent anti-syriens. Pourtant, durant les élections de 2005, les nouveaux anti-syriens s’allièrent aux prosyriens, dont le Hezbollah, contre le courant patriotique libre pour « lutter contre le tsunami du général Aoun », en utilisant la même loi électorale biaisée, sponsorisée par les Syriens et destinée à affaiblir l’influence du vote chrétien considéré comme souverainiste. Où était alors leur désir d’indépendance ?
Le général Aoun avait été trahi par ceux-là même qui se disaient l’avoir rallié, dans son combat pour l’indépendance, surtout les partis chrétiens, utilisant les voix musulmanes pour le vaincre : Le courant patriotique libre eut 30% seulement des députés chrétiens, alors qu’il avait récolté 70% de leurs voix. Le reste des députés chrétiens avait été élu par les voix musulmanes.
Les questions qui se posent actuellement sont : Les chrétiens des Forces Libanaises, des Phalanges, des Ahrar de Chamoun, etc., qui se disent indépendants, sont-ils libres de leurs choix ou doivent-ils obéir aux chefs sunnites et druzes qui les ont fait élire et vont le faire aux prochaines élections ? Les sunnites sont-ils devenus anti-syriens ou simplement anti-alaouites ? Si le gouvernement syrien changeait et si la Syrie était un jour gouvernée par des sunnites, ce qui est probable, vu la majorité sunnite du pays, que feront les sunnites libanais ? Voudront-ils retourner dans le giron syrien ?
D’après les leçons de l’histoire récente libanaise la majorité des sunnites libanais a toujours considéré le Liban comme faisant non seulement
partie de la Syrie, mais aussi du monde arabe, à tel point qu’à Taëf, sous la direction de Premier Ministre Rafic Hariri, on changea la constitution libanaise, pour affirmer que le Liban est un pays « arabe » et non à « visage arabe ».
De plus, le Liban augmenta ses sponsors arabes en y ajoutant les Saoudiens qui le firent diriger par un de leurs sujets. En 2005, après le meurtre du Président du Conseil Hariri et la prise de la majorité au Parlement par son fils et ses alliés, la première décision de ce Parlement fut de voter une loi libérant des dizaines de terroristes sunnites qui avaient assassiné des soldats de l’armée libanaise. Ce fut aussi durant leur gouvernement que des intégristes sunnites ont envahi, pour la première fois, le quartier chrétien d’Achrafieh et y ont attaqué et brûlé au moins une église.
On remarque ainsi que le comportement anti-syrien des nouveaux souverainistes n’a rien à voir avec leur désir d’indépendance, mais serait simplement confessionnel et dirigé contre la direction non sunnite de l’Etat syrien.
Dans ce cadre, il est dans l’intérêt des chrétiens et de l’indépendance du Liban, de s’allier avec les minoritaires arabes, qu’ils soient chiites, alaouites, druzes ou autres, car les minoritaires ne voudront jamais d’une union avec une Syrie très majoritairement sunnite.
Enfin, n’oublions pas que les partisans des Hariri se sont alliés électoralement, avec le Hezbollah et ont promis de l’appuyer dans sa lutte contre l’envahisseur israélien, pour qu’ensuite, une fois au pouvoir, se retourner contre lui, même au plus fort de la seconde guerre de libération du Liban de juillet 2006. Ce qui montre leur manque de crédibilité et même leur manque de patriotisme.
Le paragraphe précédent montre un côté remarquable du gouvernement dirigé par les Haririens, car les sunnites devraient considérer la cause palestinienne comme sacrée et appuyer la résistance à Israël de toutes leurs forces, tout leur esprit et toute leur âme. Pourtant, ils se sont montrés très craintifs vis-à-vis d’Israël et très critiques de la résistance libanaise, l’affaiblissant en pleine bataille. Le comportement des chrétiens a été tout à fait le contraire et les réfugiés civils chiites furent accueillis dans les villages chrétiens comme des frères qu’ils étaient.
On aurait pu dire que les causes de ce comportement gouvernemental étaient simplement confessionnelles, car la résistance est majoritairement chiite, avec le Hezbollah comme fer de lance. Pourtant, Etats arabes sunnites, à leur tête l’Egypte, L’Arabie saoudite et la Jordanie ont laissé faire le massacre des réfugiés palestiniens sunnites, dans la ville du désert de Gaza, rendant une paix juste encore plus improbable.
Pourtant, le Liban a un intérêt vital dans cette paix qui permettrait aux réfugiés palestiniens d’être accueillis ailleurs et indemnisés, si on ne leur permet pas de retrouver les foyers desquels ils ont été chassés. Leur départ est vital pour le Liban car leur présence déséquilibrerait complètement la formule libanaise et empêcherait le Liban de délivrer son message et les résultats de son expérimentation de partage du pouvoir équitable entre les différentes communautés religieuses. Message et expérience d’intérêt mondial car tous les pays du monde sont en train de devenir des pays multiethniques et multiconfessionnels, à commencer par les pays européens.
D’après son comportement et celui de ses protecteurs arabes précités, le gouvernement actuel libanais, non seulement voudrait garder les réfugiés palestiniens pour se fortifier démographiquement et confessionnellement, mais encore ne verrait pas d’un mauvais œil l’accueil de nouveaux réfugiés palestiniens chassés de Gaza et de Cisjordanie. Sinon, il aurait approuvé l’idée du Président syrien Bachar el Assad de forcer Israël à la paix en appuyant la résistance. Car, il est devenu visible à l’œil nu qu’Israël n’acceptera jamais la paix de son plein gré et poursuit son expansion territoriale sans tenir compte des frontières internationales. Israël étant un danger mortel pour le Liban, l’appui de la résistance qu’elle soit chiite, sunnite, chrétienne ou autre est un devoir national et les Libanais devraient voter pour ceux de candidats qui promettront de le faire et le feront.
Roger AKL
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